Binet

 

BINET

Blotti depuis des millénaires au creux de notre niche écologique, le Canis familiaris - chienchien pour les intimes - s'attache à notre destin et au bout de nos laisses avec une touchante obstination. Le dénommé Kador, bâtard adoptif de monsieur Bidochon et de madame son épouse, n'a donc plus qu'à bien se tenir à la place qui lui revient : sur la serpillère de la cuisine, l'arrière-train tout endolori encore de la dernière caresse du maîmaître. Une vocation lunaire de dépendance et de soumission au chef de meute, ça n'est pas forcément la joie.
Et Christian Binet, chroniqueur attitré de cette vie de chien, ne semble guère, lui non plus, goûter la dominance dissonante de sa Lune : "Ce que je dépeins, c'est ce sentiment d'agression permanente que j'éprouve par rapport au quotidien ..."

Poissons un rien maso, Verseau bafoué dans son naïf espoir, Vénus-Lune opposées Saturne-Pluton, carré de Jupiter culminant : voilà bien de quoi théâtraliser sur tous les tons la complainte du paria et du mal-aimé, avec un assez gros grain de narcissisme complaisant qui ne craint pas d'en rajouter un peu, de "tomber dans le mélo", selon le propre aveu de l'auteur. De fait, avec les cinq planètes précitées en plein susceptibilité paradoxale, on crie beaucoup chez Binet, on vitupère, on dramatise ... et son graphisme caricatural, baroquement difforme, s'accorde à merveille avec ces ambiances excessives.

Une Vénus branchée sur le grand T, voilà qui laisse présager des couleurs et des goûts à cent lieues du conventionnel, et sa conjonction avec la Lune en devient d'autant plus problématique : les passions trop contraires à votre vocation naturelle ne vous feront sans doute pas voir d'un très bon œil au sein du groupe censé vous dorloter. Kador lit Kant dans le texte, apprécie les tableaux d'Holbein et s'émeut à la messe en si de Jean-Sébastien Bach, mais il trouve carrément débile la baballe qu'il faut rapporter en frétillant de la queue, et n'a toujours pas compris comment on pouvait s'amuser avec une pantoufle. Quant aux nauséeuses pâtées qu'il doit ingurgiter sous la menace, elles confirment on ne peut plus concrètement, s'il en était encore besoin, l'acuité des problèmes d'assimilation diagnostiqués plus haut.

Toujours aux prises avec des erreurs de dosage, ces malheureux signes paradoxaux : pourquoi faut-il que ce Kador immensément cultivé, raffiné, généreux, soit tombé sur les maîtres les plus grossiers, les plus obtus, les plus bêtement brutaux et mesquins ? La disproportion est flagrante. Et quand la Lune rencontre Mars, le choc est encore plus rude, Binet se remémorant son enfance ne me contredira pas : "J'étais l'oiseau rigolard, l'aimable nuage préservé ... Et puis un jour, on m'a foutu une baffe, mais la méga, hein ! Ben mon vieux, ça fait mal." Avec le carré Lune-Jupiter entre deux inductions opposées, le verrouillage est sévère, et " l'aimable nuage préservé ", coincé dans le carcan des interdits sociaux, à dû se retenir plus d'une fois de faire pleuvoir ses larmes amères. Quoiqu'on dise, un Jupiter peut s'avérer sacrément inhibiteur, surtout dans un signe spécialiste des situations sans issue.

Heureusement, Binet & Kador peuvent aussi compter sur le t intensif. Est-ce Mercure/Poissons qui fait parfois léviter Kador, aux moments de suprême ennui, en un détachement très gagarinesque ? En tout cas, c'est bien lui qui donne ce regard ironique et désabusé sur ses tourmenteurs, et qui permet à Binet de jouer à Guignol avec son cœur blessé. Quant à Saturne, son trigone à Jupiter élève au rang des fables universelles cette peinture pittoresque d'un petit égo dominé par la bêtise dominante des méchants.