Crumb

 

Crumb

Ambivalente en diable, relâchée ou contrôlée selon les besoins, sage vestale ou folle vulcanisée au gré de la rigueur caoutchouteuse des praticiens, la Vierge freudo-symboliste n'en finit pas de faire languir d'incertitude ses malheureux soupirants. Laissons-les sécher sur pied.
Allons plutôt nous retremper aux sources photopériodiques, et emportons quelques bouquins de Crumb, ça meublera utilement la cure.

Quand on parle de Crumb-la-Miette, on en voit les lunettes. Le voilà, tout myope et tout timide, raide comme un porte-plume, et toujours vêtu de sa chemise à carreaux. Mais quel est donc ce Don Juan félin qui étale à ses côtés tant de triomphante insolence ? Bien évidemment Fritz le Chat, son cher double opposé, son inséparable inverse. Le jour et la nuit, en somme, tout à fait dans le ton de la Vierge : un jour aux abois, tout prêt de perdre la partie, crispé sur ses dernières minutes d'avance, mais tellement fasciné par l'irrésistible nuit qui le talonne ...

Ainsi toute clarté trop fébrile ne peut-elle plus nous parler que de l'imminence des ténèbres : la très aveuglante Amérique, aseptisée, mécanisée, au cœur d'ordinateur et à la cervelle de béton armé, traîne après soi son ombre grandissante, la foule des enfants qui la renient, l'ample marée des vivants, le flot grondant de la contre-culture au goût de nuit défendue. Avec ses Lune-Mars brimés par le carcan de Soleil-Uranus, Robert Crumb est bien placé pour tremper sa plume dans cette nuit-là et nous peindre ses chocs homériques avec l'ordre du jour étriqué. C'est une lutte intestine qui empoigne trop ses propres entrailles pour le laisser indifférent, et elle va jaillir dans son œuvre avec une violence et une authenticité inégalée.

Sur le papier blanc, la part de l'ombre a repris tous ses droits : drogués, fornicateurs, affreux, sales et méchants, les rejetons de Crumb, tous interdits sociaux enfin levés, assouvissent à qui mieux mieux les fantasmes les plus fous de leur auteur ... Et voici l'Amérique impitoyablement mise à nu, contrainte de montrer le revers d'une médaille dont la valeur s'effondre à vue d'œil. On en revient toujours là : "C'est ici le combat du jour et de la nuit" comme disait le le vieil Hugo qui s'y connaissait en choc des contraires et en alexandrins.
Le trait de Crumb, symptomatiquement net et boueux tout à la fois, s'avère idéal pour en cerner les protagonistes dans toute leur vérité.

Protagonistes symboliques certes, mais plus vrais que nature, et si vivants qu'on s'attendrait presque à rencontrer Witheman, Honeybunch, Mister Natural ou même la femme des bois au prochain tournant de la rue. La Vénus de Crumb est conjointe aux deux luminaires : encore une qui fait davantage dans l'Existence de la Représentation que dans les jeux et ris de l'Olympe ... Décidément, les temps sont durs pour les vieux mythes.

Ayant ainsi secrété, comme des anticorps salvateurs de son équilibre interne, toutes les éprouvantes collisions qui l'habitent, Robert Crumb a tout loisir de se lover lunairement loin du monde et du bruit ... Bien au chaud dans sa petite ferme et dans l'amical cocon des dessinateurs underground, le plus célèbre d'entre eux continue son boulot en artisan discret, aussi peu soucieux de gloire et de richesse qu'en ce jour lointain où il s'est payé sa première chemise. Une chemise à carreaux, comme vous le savez. Les tons contrastés, ça va tellement bien à la Vierge.