Révélations privées
entre compétences et foi

"Selon la science, la compétence et le prestige dont ils jouissent, ils (les fidèles et a fortiori les théologiens) ont le droit et parfois même le devoir de donner aux Pasteurs sacrés leur opinion sur ce qui touche le bien de l'Église et de la faire connaître aux autres fidèles, restant sauves l'intégrité de la foi et des moeurs et la révérence due aux pasteurs, et en tenant compte de l'utilité commune et de la dignité des personnes " (Can.212, § 3).

Le problème abordé dans le texte suivant est délicat, mais il est destiné à clarifier une situation ambiguë, surtout chez les membres du clergé, concernant la manière de juger les révélations privées et les autres phénomènes surnaturels extraordinaires. La raison profonde de cette ambiguïté réside dans l'ignorance presque généralisée de la théologie ascétique et mystique chez les membres du clergé, à tous les paliers.

C'est un fait indéniable aussi que nombreux sont les membres du clergé qui éprouvent une crainte quasi " pathologique " face au surnaturel extraordinaire : ce qui est tout à fait injustifié et contraire à la doctrine authentique de l'Église, doctrine manifestée dans le Nouveau Testament et dans les auteurs spirituels. Il est donc très important de ne pas considérer les oeuvres de Dieu comme étant des oeuvres diaboliques.

Révélations publiques et privées

Considérée d'une façon générale, la révélation divine est la manifestation surnaturelle par Dieu d'une vérité cachée. Quand cette manifestation se fait pour le bien de toute l'Église, c'est la révélation publique. Quand cette manifestation est faite pour l'utilité des personnes qui en sont favorisées ou pour un nombre plus ou moins restreint de fidèles, on l'appelle révélation privée.

Les révélations publiques sont universelles ; elles sont contenues dans l'Écriture Sainte et dans la Tradition apostolique et elles sont transmises par le Magistère de l'Église. Elles ont pris fin avec la prédication des Apôtres et elles sont imposées à la foi de tous les hommes qui parviennent à les connaître. Depuis ce temps, il n'y eut jamais, il n'y aura plus de révélations publiques intéressant et obligeant le monde entier.

Quant aux révélations privées, elles sont destinées à nous réveiller de notre somnolence spirituelle. Ces révélations sont comme les miracles : Dieu ne les accomplit pas sans un motif sérieux. Elles sont l'oeuvre non seulement de sa puissance mais aussi de sa sagesse.

Si l'Église a dû déterminer, contre l'illuminisme protestant qui se croyait inspiré, les sources de la Révélation, constituées par l'Écriture Sainte et la Tradition apostolique, elle n'a jamais enseigné que Dieu ne pouvait plus parler. Sans doute, la Révélation apostolique et publique est close, mais non pas toute révélation privée. Jésus lui-même a annoncé ce nouveau mode de révélation, appelée " privée ", mode destiné à rappeler et à expliciter la Révélation apostolique. En effet, Jésus a fait à ses disciples cette promesse : " j'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant " (Jn 16, 12).

Révélations privées et publications autorisées

Au sujet des publications concernant de nouvelles apparitions, révélations, prophéties ou miracles, le Pape Paul VI, en 1966, a aboli les restrictions qui les concernent dans les canons 1399 et 2318 de l'ancien Code de droit canonique. En conséquence, de tels écrits peuvent être lus et distribués par les fidèles sans la permission spécifique de l'Église, en autant qu'ils ne contiennent rien qui soit contraire à la foi et à la morale. Ce qui veut dire qu'un " imprimatur " n'est plus nécessaire.

En conséquence, si un évêque interdisait la publication de révélations privées qui ne contiennent rien de contraire à la foi et à la morale, une telle défense serait abusive et absolument invalide !

Révélations privées et compétence de l'évêque

La question du discernement des révélations privées fut abordée, d'une façon solennelle, au cours de la XIe session du Ve concile de Latran. Une Constitution, adoptée le 19 décembre 1516, a traité longuement des " prophéties ", " révélations " et " inspirations " diverses. Il s'agissait de déterminer ce qui peut être publié et prêché au peuple à leur sujet. Il a été décrété qu'en règle ordinaire ces phénomènes sont réservés à l'examen du Siège apostolique.

Cependant, le concile de Trente, en 1563, au cours de sa XXVe session, déchargea le Saint-Siège de cette responsabilité au profit de l'Ordinaire du lieu, qui doit s'adjoindre " un conseil de théologiens et d'autres hommes pieux ". Il ne s'agit donc pas, pour l'évêque d'une décision arbitraire, dont les motifs resteraient secrets!

Compétence juridique et compétence théologique

Il faut distinguer ici la compétence " juridique ", accordée à l'Ordinaire du lieu, et la compétence " théologique ", requise sinon de l'évêque, du moins des théologiens et des experts nommés pour établir le discernement sur les cas particuliers.

Le mot " compétence " a deux sens différents. La compétence " juridique " consiste, pour l'évêque, dans le droit, la juridiction d'examiner et de porter un jugement sur des faits surnaturels extraordinaires. Dautre part, la compétence " théologique " réside dans les connaissances théologiques requises pour bien accomplir les discernements. Cependant se pose ici un problème très important !

En effet, la théologie dont il est question n'est pas la théologie spéculative et abstraite, telle qu'on l'enseigne habituellement dans les séminaires et les facultés de théologie. Au contraire, il agit de la théologie ascétique et mystique. Ce secteur de la théologie s'applique à la conduite des âmes dans leur cheminement spirituel ; de plus, il étudie les phénomènes surnaturels extraordinaires, comme les visions, les révélations, les prophéties, etc. Il faut noter aussi que son langage est différent du langage de la théologie spéculative, ce qui se vérifie au plan des principes de ce secteur de la théologie et au plan des révélations.

Au plan des principes, certains termes n'ont pas la même signification. Comme exemple typique, on peut recourir à ce principe énoncé par Saint Thomas d'Aquin : " La grâce ne détruit pas la nature, mais la perfectionne " (Ia, q.1, a.8, ad 2um). Saint Thomas considère la " nature " au sens philosophique et abstrait, qui correspond à la définition de l'homme (animal raisonnable), à sa nature, principe radical de ses opérations, telle qu'elle vient de Dieu, abstraction faite du péché originel et de ses suites.

Mais les auteurs spirituels considèrent la " nature " au sens ascétique et concret, telle qu'elle est depuis le péché du premier homme et des suites de ce péché. Ces auteurs veulent rappeler que, même chez le baptisé, les blessures causées par le péché originel ne sont pas complètement guéries, mais seulement en voie de cicatrisation.

Le langage proprement mystique

Mais pour les révélations reçues par les mystiques, le langage revêt un caractère particulier, dû au fait que les secrets de la vie intime avec Dieu sont ineffables, ou que le langage humain n'est pas proportionné à la sublimité des choses divines. Pour remédier à ce manque de proportions, les mystiques ont recours à trois catégories de termes, qui sont proprement mystiques.

1. Des termes antithétiques, qui expriment des choses élevées par l'effet en quelque sorte contraire qu'elles produisent sur nous. Ainsi, le terme " nuit obscure " ou " grande ténèbre " exprime la lumière divine qui éblouit l'intelligence et donne l'impression d'une obscurité supérieure et translumineuse, à l'antipode de l'obscurité inférieure qui vient de la matière, de l'erreur et du mal.

2. Des termes symboliques, qui sont des métaphores, comme l'époux de l'âme pour signifier Dieu, le sommeil des puissances, le fond de l'âme, la blessure d'amour, etc.

3. Des termes hyperboliques, pour exprimer l'élévation infinie de Dieu, comme " la superessence et la super- bonté divines " ou, a contrario, pour manifester l'infériorité des créatures par rapport à Dieu, comme le " néant des créatures ". L'hyperbole mystique dépasse, non pas la vérité, mais l'opinion des hommes, en ce sens que Dieu est infiniment plus grand qu'on ne peut le croire. Dans les écrits profanes, l'hyperbole est une figure de rhétorique, qui augmente considérablement la mesure des choses pour produire une plus vive impression sur l'esprit du lecteur. Il n'y a donc pas, dans l'hyperbole mystique, une erreur ni une exagération formelle.

Dans le langage mystique, on retrouve non seulement des termes qui ont un sens métaphorique, mais aussi des termes qui ont un sens propre.

1. Certains de ces termes sont négatifs ; ainsi ces termes négatifs qu'on attribue à Dieu, comme " immatériel ", " immobile ", l'expriment plus justement que les termes positifs, car nous connaissons Dieu plutôt parce qu'il n'est pas que parce qu'il est.

2. D'autres termes, au sens propre, sont positifs ; ainsi, les noms les moins déterminés et les plus absolus expriment Dieu mieux que les autres. C'est ainsi que ce nom : " Celui qui est " exprime mieux le nom de Dieu que les autres noms, car son indétermination exprime l'infinité de la substance spirituelle de Dieu.

Les différences entre le langage mystique et le langage philosophique ne sont donc pas accidentelles, car elles relèvent des exigences mêmes de leurs objets spécificateurs, des lexiques conceptuels en question, si bien que Jacques Maritain pouvait écrire à ce sujet : " L'intelligence passe d'un vocabulaire conceptuel à l'hyperbole, comme elle passe du latin au chinois ou à l'arabe " (Degrés du savoir, 1932, p. 649).

Il faut reconnaître que le langage des mystiques est beaucoup plus vivant et plus entraînant. Il porte plus efficacement les âmes à l'abnégation généreuse et à l'union à Dieu. La raison en est que ce langage exprime non pas des concepts abstraits, mais des concepts vécus et un ardent amour de Dieu. C'est ce qui explique l'intérêt que porte aux révélations des mystiques un grand nombre d'âmes ferventes : ce qui ne peut être que louable !

En conséquence, pour juger les phénomènes surnaturels, il faut tenir compte de cette différence de langage ; autrement, on s'expose à faire des condamnations absolument injustes et erronées, comme il arrive presque toujours dans les commissions d'enquête établies par les évêques ! De nombreux malentendus seraient évités si l'on savait distinguer nettement ces deux terminologies ! Un esprit hypercritique peut faire découvrir, dans les écrits des mystiques, des erreurs et même des hérésies qui n'existent pas. Avec un tel esprit, on peut déceler des erreurs même dans de nombreux passages de l'Écriture Sainte !

Limites dans l'usage du langage mystique

L'un des caractères de l'authenticité des révélations et de l'orthodoxie des écrits mystiques, c'est la conformité à la doctrine bien établie dans l'Église.

Le langage mystique est admis, mais il ne doit jamais contredire directement les dogmes et les enseignements de l'Église ; il faut qu'il paraisse clairement, qu'il s'exprime par des images, des métaphores, des hyperboles, des antithèses ! L'usage du langage mystique a donc des limites qu'il ne faut pas dépasser !

Recours à la théologie ascétique et mystique

Après les réflexions précédentes sur le langage de la théologie ascétique et mystique et sur le langage proprement mystique, il est facile de comprendre que se pose un problème très grave concernant la " compétence " théologique requise à l'évêque et à ses experts pour juger correctement les faits surnaturels extraordinaires. En effet, pour porter un juste jugement concernant les faits surnaturels extraordinaires, il est absolument nécessaire pour l'évêque et ses experts de bien connaître la théologie ascétique et mystique. Or, il est un fait absolument indéniable que la grande majorité des membres du clergé, à tous les paliers đ parfois même à Rome đ ont une connaissance très peu élaborée de ce secteur de la théologie !

En conséquence, il est un autre fait absolument indéniable, c'est que, lorsqu'il s'agit pour un évêque de faire une enquête sur des phénomènes surnaturels extraordinaires, il fait appel surtout à des canonistes et à des professeurs de théologie spéculative qui, de par leur spécialité même, ne connaissent rien de la théologie ascétique et mystique : ce qui explique que leur jugement est presque toujours négatif et très souvent aussi erroné et injuste !

La compétence juridique ne rend pas les évêques infaillibles

À cause de leur compétence " juridique ", certains évêques (avec leurs experts) semblent s'arroger une espèce d'infaillibilité dans leur discernement, concernant les faits surnaturels extraordinaires qu'ils doivent juger. Néanmoins, comme on peut le constater par des faits anciens ou récents, le discernement des autorités religieuses a été très souvent erroné et injuste !

Le discernement des phénomènes surnaturels extraordinaires n'est pas toujours facile, même pour des spécialistes en théologie ascétique et mystique. Dans les cas très fréquents d'erreurs en ce domaine, on peut concéder certaines excuses aux canonistes, aux professionnels de la théologie spéculative, aux autorités religieuses, đ même romaines parfois, faut-il ajouter ! đ car une connaissance suffisante de la théologie ascétique et mystique leur fait presque toujours défaut ! C'est pourquoi il leur faudrait agir avec beaucoup plus de prudence quand il s'agit de faire des discernements spirituels !

Exemples de jugements abusifs

À ce sujet, on peut se reporter aux événements survenus à Medjugorje depuis 1981. Depuis ce temps, deux évêques se sont succédé à l'évêché de Mostar, diocèse dans lequel se situe la paroisse de Medjugorje : Messeigneurs Zanic et Peric.

Monseigneur Zanic a prétendu qu'il s'agit "d'une cause de honte pour l'Église et pour la foi catholique et d'une source de grave illusion pour les âmes pieuses". Quant à Monseigneur Peric, qui a succédé à Monseigneur Zanic en 1993, il écrivait, dans un ouvrage intitulé Siège de la sagesse, publié en 1995 : " Il est défendu de prétendre et de professer que Notre-Dame serait apparue ou apparaîtrait encore à Medjugorje. " Or, il faut savoir que les autorités romaines ont enlevé à l'évêque de Mostar le pouvoir de jugement sur Medjugorje ! En effet, une commission d'enquête, organisée par Monseigneur Zanic en tant qu'Ordinaire du lieu, aboutit à un jugement négatif qu'il soumit à Rome en 1986. Or, le Cardinal Ratzinger n'accepta pas ces conclusions négatives et, fait très rare dans l'histoire des phénomènes religieux extraordinaires, Monseigneur Zanic, l'évêque du lieu, fut dessaisi de ce dossier. Rome a alors confié ce dossier à la Conférence épiscopale yougoslave, qui forma une nouvelle commission. Malgré cet échec, Monseigneur Zanic continua à se prononcer contre Medjugorje, si bien que dans une note officielle du bureau de la Secrétairerie d'État du Vatican du premier avril 1985, n. l50, 458, le Cardinal Casaroli pria Monseigneur Zanic de " suspendre la diffusion de ses déclarations personnelles ".

Pour ce qui concerne Monseigneur Peric, Monseigneur Tarcisio Bertone, secrétaire de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, dans une lettre du 26 mai 1998 adressée à Monseigneur Gilbert Aubry, évêque de Saint-Denis de la Réunion, déclarait que " le constat de non-supernaturalité des apparitions ou révélations de Medjugorje doit être considéré comme l'expression d'une conviction personnelle de l'évêque de Mostar, lequel, en tant qu'Ordinaire du lieu, a toujours le droit d'exprimer ce qui est, et demeure un avis qui lui est personnel ". En conséquence, l'opposition de Monseigneur Peric à Medjugorje ne reflète que son opinion personnelle et elle ne constitue aucunement un jugement officiel de l'Église !

Sans doute, on pourrait croire qu'il serait téméraire de parler ici d'erreurs dans le discernement très négatif émis par les deux évêques de Medjugorje. Cependant, l'élément le plus important à considérer dans le cas de Medjugorje n'est pas le fait des révélations, qui peuvent comprendre des erreurs, mais le fait des extases, qui peuvent difficilement être l'objet d'illusions, selon un principe certain de la théologie mystique. Les extases des voyants de Medjugorje sont donc authentiques et elles constituent un élément qui est certainement surnaturel !

Révélations privées et magistère de l'Église

Le Magistère de l'Église est prudent en ces matières. Sans doute, ce Magistère prend parfois sous sa protection certaines révélations privées, quand il les voit entourées de certaines conditions. Néanmoins, cette protection ne va jamais jusqu'à les imposer à la foi des fidèles.

L'approbation que leur donne le Magistère ne prétend pas nous dire autre chose sinon qu'elles sont probables et pieusement croyables. Par cette approbation, l'Église entend seulement déclarer qu'elle n'y trouve rien de contraire à la foi et aux bonnes m¤urs, et qu'on peut les lire sans danger et même avec édification. À ce sujet, c'est la directive que donnait le Pape Benoît XI, qui a traité ce problème avec précision. Même le Pape ne peut imposer les révélations privées à la foi des fidèles. L'Église n'en garantit jamais la certitude absolue. Il peut y avoir des certitudes personnelles, mais jamais des certitudes officielles. En conséquence, les révélations privées constituent un domaine de liberté, quand elles sont exemptes d'erreurs doctrinales.

Les révélations privées, en tant que telles, ont un caractère " relatif et ambigu " ; même quand elles sont reconnues, elles ne le sont qu'au titre de leur probabilité. Néanmoins, s'il faut admettre le caractère ambigu des révélations privées, ce n'est pas une raison pour les rejeter, car tout est ambigu en ce monde. L'ambiguïté des révélations est celle d'un signe manifesté dans l'obscurité de la foi, manifestation limitée du Ciel à ceux qui sont encore sur la terre !

Révélations privées et attitude des fidèles

Pour se permettre de lire, dans le but de s'édifier, des révélations privées, il n'est pas requis d'avoir la certitude qu'elles sont divines ; il suffit qu'elles nous paraissent vraiment comme " probables et pieusement croyables ", selon les directives du Pape Benoît XIV. Mais pour agir ainsi, les fidèles doivent se fonder sur des critères sérieux ; sans doute, cela est vrai sur le plan théorique, mais en pratique il peut y avoir illusion dans le discernement de ce qui peut être considéré comme critères " sérieux " !

Il arrive fréquemment que des mystiques ou certains de leurs lecteurs croient se fonder sur des critères sérieux pour considérer certaines révélations comme étant authentiques, donc d'origine divine, et qu'ils tombent dans l'erreur. II serait facile d'en indiquer plusieurs exemples, mais limitons-nous à quelques-uns d'entre eux.

C'est le cas de personnes vivantes ou décédées, et même de saints canonisés, qui se sont parfois trompés dans la perception ou dans l'interprétation de leurs révélations, erreurs acceptées par leurs disciples. On pourrait citer avec détails à l'appui plusieurs saints dont les révélations contenaient des erreurs, comme Sainte Brigitte, Sainte Catherine de Sienne, Catherine Emmerich, Sainte Gertrude, Sainte Catherine Labouré, Sainte Mechtilde, Mélanie de la Salette, Sainte Monique, Saint Vincent Ferrier, Sainte Anne-Marie Talgi, etc. Mais indiquons quelques cas particuliers où il est question du problème relatif à une certaine préexistence de l'Immaculée !

Ainsi, une mystique authentique d'Amsterdam, Ida Peerdeman, a cru recevoir par révélation une prière qui fut très répandue et qui contient une erreur doctrinale très grave. Cette prière se termine ainsi : " Que la Dame de tous les peuples, qui fut un jour Marie, soit notre avocate " !

Cette affirmation est fréquemment interprétée dans le sens que " celle qui fut un jour Marie " a existé préalablement à la naissance de Marie, qui fut la mère de Jésus et en qui " CELLE " se serait incarnée ! Or, absolument rien dans la Révélation divine et dans la Tradition ne laisse entendre une telle possibilité ! Et même une mystique actuelle croit que " CELLE " se serait réincarnée aussi en elle : " L'Immaculée s'incarne une seconde fois, écrivait-elle, donc réincarnation en XXX en vue de la Co- Rédemption " !

Sous la pression d'Ida Peerdeman, ayant reçu de prétendues nouvelles révélations pour confirmer l'authenticité de la prière en question, plusieurs évêques lui ont accordé " l'imprimatur " ! Ces approbations épiscopales, même nombreuses, ne peuvent aucunement changer une erreur en vérité !

Dans le même sens et d'une façon beaucoup plus élaborée, Saint Maximilien Kolbe prétendait qu'on peut distinguer trois interventions importantes de l'Esprit-Saint par rapport à Marie. La première intervention est pour Lui-même, en créant l'Immaculée ; la deuxième intervention concerne l'Incarnation du Christ en Marie ; la dernière est orientée vers les chrétiens, chez qui l'Esprit Saint accomplit et continue avec Marie la Rédemption. De telles affirmations sont absolument contraires à la doctrine authentique de l'Église ! Il faut savoir que lorsque l'Église canonise une personne, ce sont ses vertus héroïques qu'elle canonise et non pas ses révélations !

Les auteurs spirituels soutiennent que l'illusion n'est pas à craindre, habituellement du moins, dans l'union mystique comme telle, et conséquemment dans l'extase, qui est l'une des étapes de l'union mystique. Cependant, ils affirment que l'illusion est plus facile dans les révélations privées. Il faut donc se défier un peu des révélations car cette voie est exposée aux illusions de l'imagination et du démon. Incidemment, ajoutons que le verbe " se défier " signifie : " se fier mais avec précaution " ! De plus, même si la révélation paraît authentiquement surnaturelle, il faut se défier de l'interprétation que l'on en donne, par crainte d'y avoir mêlé des idées personnelles !

Comme le faux peut se mêler au vrai, les révélations privées ont besoin d'un sérieux examen, avant de recevoir un entier crédit. Elles ont la valeur du témoignage de la personne qui les rapporte. Or, cette personne n'est jamais infaillible ; ses attestations ne sont jamais absolument certaines, sauf le cas d'un miracle opéré directement en faveur de telles attestations. Malheureusement, il faut reconnaître que le drame actuel de certains mystiques est de croire que toutes leurs révélations ont un caractère absolu ; ils ou elles " manipulent " l'infaillibilité à jet continu ! L'inerrance des révélations privées est donc loin d'être absolue !

Révélations et causes d'erreurs

Il existe plusieurs causes d'erreurs dans les révélations privées ; l'une d'elles est la fausse interprétation par la personne qui la reçoit. Les voyants peuvent mêler l'activité humaine à l'activité surnaturelle. De plus. Dieu ne donne parfois qu'une demi-intelligence des révélations, qui peuvent être sujettes à des conditions sous-entendues.

Lorsque les visions représentent des scènes historiques, comme par exemple celles de la vie ou de la mort de Jésus, elles ne le font souvent que d'une manière approximative. Il est possible qu'une révélation authentique soit modifiée, après-coup et involontairement, par le voyant lui-même. Ce danger existe notamment pour les paroles intellectuelles, qu'il faut ensuite traduire par des mots ; alors, on est exposé à modifier un peu le sens et surtout à lui donner une précision qu'il n'avait pas.

Si quelqu'un se croit à l'abri des illusions, il est très exposé à en avoir. Le désir des révélations ouvre aussi la porte aux illusions et il excite l'imagination à en inventer. Certaines personnes, qui connaissent un voyant ou une voyante, sollicitent des révélations pour obtenir des réponses à leurs questions. De telles consultations sont imprudentes, et elles exposent à des réponses erronées, dues à l'imagination du voyant.

Les révélations peuvent inciter à réaliser une entreprise déterminée. C'est ici surtout que la prudence et même la défiance sont nécessaires. Au sujet des révélations annonçant des châtiments, appelées techniquement révélations comminatoires, il est très important de savoir qu'elles doivent toujours être considérées comme étant seulement conditionnelles. Ce qui signifie que ces châtiments ne se réaliseront que s'il n'y a pas un nombre suffisant de pécheurs qui se convertissent, ou s'il n'y a pas un nombre suffisant d'âmes ferventes qui expient pour les autres.

L'une des conditions de l'authenticité d'une révélation est sa pleine conformité avec les dogmes et les enseignements communs de l'Église. Il suffit qu'un seul dogme soit contredit pour conclure que telle révélation ne vient pas de Dieu. De plus, tous les détails qui accompagnent une vision : attitudes, paroles, gestes, etc. doivent être conformes à la dignité et au sérieux qui conviennent à la Majesté divine.

Révélations privées et liberté de leur diffusion

Il a été indiqué précédemment que le Pape Paul VI, en 1966, a aboli les restrictions qui étaient contenues dans les canons 1399 et 2318 de l'ancien Code de droit canonique, concernant les publications relatives aux nouvelles apparitions, révélations ou miracles. De tels écrits peuvent être lus et diffusés par les fidèles, sans permission spécifique de l'Église, donc sans " imprimatur ", pourvu qu'ils ne contiennent aucune erreur doctrinale. Comme il arrive fréquemment que des fidèles se groupent pour organiser la diffusion des révélations privées, il leur sera utile de connaître sous quelles conditions ils ont la liberté de former même des associations pour réaliser une telle ¤uvre.

À ce sujet, le nouveau Droit canonique est très clair ; en effet, le canon 298, § 1 détermine ce qui suit : " Dans l'Église, il existe des associations distinctes des instituts de vie consacrée et des sociétés de vie apostolique, dans lesquelles les fidèles, clercs ou laïcs, ou encore clercs et laïcs ensemble, tendent pour un agir commun à favoriser une vie plus parfaite, à promouvoir le culte public ou la doctrine chrétienne, ou à exercer d'autres activités d'apostolat, à savoir des activités d'évangélisation, des ¤uvres de piété ou de charité, et l'animation de l'ordre temporel par l'esprit chrétien. " Il y a des associations qui sont érigées par les autorités ecclésiastiques et qui sont appelées " publiques " (can. 301, § 3) ; d'autres sont appelées " privées ", parce qu'elles sont constituées par les fidèles, " par convention privée conclue entre eux " (can. 299, § 1).

Les associations privées, dont les initiatives sont ordonnées à des fins qui sont en rapport avec la mission de l'Église, ne requièrent aucunement un acte constitutif ou incitatif de la hiérarchie, comme l'indiquent le canon 299, § 1 et aussi le canon 215, qui s'énonce ainsi : " Les fidèles ont la liberté de fonder et de diriger librement des associations ayant pour but la charité et la piété, ou encore destinées à promouvoir la vocation chrétienne dans le monde, ainsi que de se réunir ensemble à ces mêmes fins. ". Ce dernier canon distingue deux droits différents, c'est-à-dire celui d'association et celui de réunion. Ce droit d'association s'applique tout autant à la fondation d'associations nouvelles qu'à l'adhésion à celles qui existent déjà.

Tous les fidèles, comme l'indique le canon 216, " ont le droit de promouvoir ou de soutenir une activité apostolique, même par leurs propres entreprises " ; il n'y a qu'une seule restriction, c'est qu'" aucune entreprise ne peut se réclamer du nom de catholique sans le consentement de l'autorité ecclésiastique compétente ".

Pour conclure, on peut rappeler que, depuis l'intervention du Pape Paul VI, en 1966, les fidèles ont le droit de lire et de publier des révélations privées, sans autorisation ecclésiastique, non sans " imprimatur ", pourvu qu'elles ne contiennent pas d'erreurs doctrinales. Cependant, pour vérifier l'orthodoxie des révélations, il faut tenir compte du langage spécifique de la théologie ascétique et mystique et du langage proprement mystique. De plus, comme le signalait le Cardinal Ratzinger, notamment au sujet de Vassula Ryden, " personne ne peut être condamné sans procès et sans avoir été entendu " ! Une condamnation qui ne réalise pas ces conditions est tout simplement invalide !

Père Ovila Mélançon