Druillet

 

Druillet

Cancérien totalisateur et organisateur, Druillet avoue volontiers "prendre son pied à se construire un univers". Et quel univers ! Créateur du space-opéra dessiné avec la saga Lone Sloane, flamboyant accoucheur de mondes démentiels peuplés de monstres improbables, Druillet a la réputation d'être un auteur difficile et dérangeant, d'aucuns disent même indigeste.
Le Cancer, qui a pour fonction naturelle de contenir la multitude, et qui s'y perd souvent avec une délectation morbide, est rarement un signe d'une simplicité enfantine, surtout quand des dissonances de Lune, Saturne et Neptune accentuent le fol embrouillamini des émotions. Quant au lever de Pluton, il parachève diaboliquement la mixture innommable, et que ce soit dans Délirius, Urm le fou, la Nuit ou Elric le Nécromancien, à chaque page de Druillet, il appose impitoyablement sa sombre griffe.

A court de mots pour décrire l'indescriptible, les critiques ont dû créer pour Druillet les termes de "gargrouillance", définie comme une propension "aux architectures monstrueuses, à la multiplication des détails, à la redondance des décors" et "d'émiettofatras", défini comme "un espace qui regorge , espace de gestation, de transformation, de multiplication".
Nous, on préfère appeler ça "stéréotypie globalisante aux prises avec le niveau T", chacun son petit jargon. Si vous doutiez encore de la haute main de Pluton sur ce thème, savourez ce portrait de Lone Sloane par l'auteur, qui s'affirme d'ailleurs l'alter ego de son héros : "De plus en plus révolté, insoumis, asocial, il est sans patrie, pas vraiment humain ... il a fricoté avec des forces extérieures ... il est revenu indifférent de ce qu'il était, et il a été rejeté." Rejeté, peut-être, le paria baroudeur ne se laisse pas faire et mène la lutte forcenée de la vie contre la fatalité, comme Philippe Druillet lui-même : "La mort sortira toujours gagnante, mais avant qu'elle ne nous emporte, nous nous débattrons comme des bêtes !" Que ceux qui ont reconnu l'induction positive d'un Mars en Lion conjoint à Pluton nous écrivent, ils ont gagné eux aussi.

Neptune, Mars, Saturne et Pluton tournent en rond sur le schéma RET, et le Cancer Druillet aurait bien pu couver en soi, jusqu'à la folie destructrice, toutes les angoisses inexprimées de son cosmos intérieur. C'eût été sans compter sans la puissance d'expressivité de Jupiter en Lion qui se lève, épaulé par un Uranus culminant. En bon léonien, ce Jupiter jamais résigné va tenter de réaliser l'impossible : socialiser l'insociable, faire admettre l'inacceptable. Déjà, l'écolier souffreteux et hypersensible, tête de turc de ses camarades, avait trouvé le joint : "Je racontais des histoires ... je finissais par m'intégrer au groupe de tête ... j'étais devenu conteur et mythomane ... j'en rajoutais !" Surenchère, bien sûr, de la phase paradoxale, qui va trouver son sommet dans ces BD qu'on a pu dire, dans tous les sens du terme, "d'une autre dimension". Du Cancer au Lion, l'été mène tambour battant sa conquête de l'Espace : les cases éclatent, les cadres craquent, les pages entières sont envahies d'angoisse infinie, d'agressivité sans frein, de folie sans limite.

Mais n'allez pas pour autant vous voiler la face devant cette démesure qui vous assaille, devant ces cohortes glauques de créatures cauchemardesques, aux gueules démesurément et désespérément ouvertes : elles clament à leur façon, sans un mot, mais avec une force à vous briser toute arrogante certitude, le droit inaliénable de chacun à la différence et à la singularité.