F'mur

 

F'murr

Cartésiens, cartésiennes, je vous ai compris : vous ne comprenez rien. Egarés dans ses Alpages, vous vous demandez avec angoisse et perplexité où il veut en venir au juste avec sa brebis zinzin qui se prend pour un chien, sa montagne qui ne veut pas prendre son bain, son ange rapace ravisseur de moutons, son lion qui cherche son petit Liré, son bélier tricoteur de chandails en pure laine ... Et ne parlons pas de sa Jehanne d'Arc gardienne de mammouths, fiancée d'un extra-terrestre, grande copine d'Attila et de la dive bouteille. S'il est frisé comme un ovin, F'murr a aussi la vision floue d'une taupe; ce qui selon lui explique presque tout : "A la limite, cette myopie m'a poussé à rejeter tout ce qui est achevé, organisé, construit, hiérarchisé ..." Voire ... mais à mon humble avis, une Lune angulaire en Poissons, conjointe à Mercure et opposée à Neptune, ça vaut bien une petite myopie pour estomper les contours purs et durs à la mode uranienne.

Jacques Brel, autre Bélier uranien, mais dont la Lune en Poissons n'était pas dominante, a eu besoin de toute une vie pour immobiliser aux Marquises le tempo échevelé de sa valse à mille temps. F'murr, lui, a trouvé d'emblée son havre de papier où il peut jouer à loisir, comme l'a écrit un préfacier, du "temps arrêté de notre enfance", langoureuse oasis lunaire insoucieuse des horloges et allergique à nos logiques mutilatrices. Et ce qui le turlupine, justement, c'est bien que cette grande paix égalitaire, cette osmose indolent et jouisseuse avec les vérités profondes du réel soit perturbée sans cesse par l'esprit de quête, de conquête et de domination d'Uranus, du Bélier et du sens des contraires..

Pour Romuald le bélier noir, les ennuis commencent dès qu'il veut régner à coup de cornes au lieu de laisser pisser le mérinos : il termine l'aventure prisonnier en haut d'un arbre, cerné par le flot réprobateur du troupeau endolori. Une autre fois, s'imaginant investi de la mission sacrée d'éliminer la laine, il enfle son délire parano jusqu'au four crématoire électrique ... mais il fait sauter les plombs, et doit se reposer le septième jour comme le premier Créateur venu.

De toute manière, le Créateur en question s'est fait désintégrer, ce qui cause bien du souci à l'ange dépêché auprès de Jehanne : "Si ton compagnon venu d'ailleurs n'avait pas exterminé le Démiurge, toute l'histoire se déroulerait de façon un peu moins confuse !". L'évêque, espérant bien se faire papifier un jour sous le nom de Karbone XIV, n'apprécie guère lui non plus : " Tout ça manque d'aventure !" Jehanne, dont le seul programme est de "bien boire, bien faire la foire et bien forniquer" est en revanche tout à fait dans son élément : "Moi, j'aime cette histoire qui se déroule paresseusement, comme elle peut ... Je serai historique si je veux !" Elle s'entend donc comme larron en foire avec Attila, lequel juge que "tous les aventuriers perdent leur énergie à courir après leur ombre". Délicieusement radin dans son manque d'excitation-dépense, il évite les batailles comme la peste, parce que ça émousse les pointes de flèches et que ça cabosse les casques ... "Et pourtant, j'ai pris possession du monde", susurre-t-il d'un air mystérieux à l'évêque tout horrifié de tant de sagesse orientale.

Fanatiques, dogmatiques, dresseurs de bûchers, cracheurs de slogans incendiaires, passez votre chemin : F'murr le sage n'ira jamais où vous voulez en venir. De toute éternité, lui aussi a pris possession du monde : un monde incertain et sensuel, loufoque et déroutant, inattendu et merveilleux comme la vraie vie. Une vraie vie que nous vivrons peut-être un jour.