Franquin

 

Franquin

 

"Je ne me suis jamais demandé ce que j'allais faire dans la vie. Je vivais comme un légume, sans penser à l'âge adulte." Le petit franquin, on le voit, n'a pas attendu le nombre des années pour montrer le bout du gros nez lunaire en patate de son héros sans emploi. Grâce aux dieux de la BD, les potentialités rigolotes de la Lune franquinesque, puissamment stimulées par la synthèse hyper-adaptée de Jupiter/Sagittaire, se sont bien vite employées à germer tous azimuts. Témoin le célèbre Marsupilami, mammifère à tout faire et à queue polyvalente, amphibie, ovipare, omnivore et quadrumane de surcroît ... Mais revenons à notre Gaston.

Blotti au plus douillet d'un monceau d'archives, avec son chat dingue, sa mouette, ses conserves et sa musique douce, il ronronne aux anges, communiant dans un même rêve avec M'oiselle Jeanne qui s'est assoupie à l'étage au-dessus. Comme le fait judicieusement remarquer son chef, on hésite à interrompre un bonheur si parfait ... Des virtualités lunaires pareilles, en effet, ça ne s'actualise qu'avec moult précautions, sous peine de très gros ennuis. Car le bien nommé Lagaffe, c'est une vraie mine d'idées fracassantes, dans tous les sens du terme. Une fois réveillé, son diable de Mars va-t-il exploser, inonder, enfumer, faire écrouler les plafonds ? Nul ne saurait le dire, et surtout pas Gaston lui-même : Saturne est ici bien trop anémique pour lui permettre d'envisager raisonnablement les conséquences de ses actes. Les déferlements incontrôlés de T neptunien dans son vécu ont dès lors beau jeu de lui arracher les suaves "M'enfin !" de stupéfaction qui font tout son charme.

Lunairement homogène à son végétatif inventeur, l'improbable instrument nommé gaffophone, laissé assoupi dans un coin de remise, finit lui-même par bourgeonner, pousser des rameaux, puis héberger toute une faune pittoresque, réalisant ainsi - Spirou dixit - "un bel exemple d'équilibre écologique". Mais si vous titillez son Mars en frôlant ses cordes, les avions de casse qui le survolent ne résisteront pas aux ondes de choc. Avec ce frôlement-là, nous touchons du doigt les effets disproportionnés d'un E intensif en phase paradoxale, et s'il fallait faire l'inventaire des catastrophiques erreurs de dosage dans la saga de notre gaffeur, ce numéro entier n'y suffirait pas. Car une fois émergé de ses ronflantes méditations, il se démène sacrément, cet endormi de Gaston ! En bon Jupiter/Sagittaire, soucieux de faciliter la vie de ses collègues ou d'améliorer leur rendement, il est toujours au premier rang pour leur asséner ses solutions géniales. Par la grâce de Neptune et par celle du Scorpion, idéal empêcheur d'associer en rond et de signer les contrats avec De Mesmaeker, on sait ce qu'il en advient. Et le gros Jupiter et l'apoplectique PDG sont chaque fois torpillés en beauté.

Mais tant d'actes manqués avec une telle constance ne sont peut-être, au fond, que le naturel qui revient au galop, l'instinct de l'espèce qui se rebiffe, le grain de sable salvateur enrayant nos mécaniques folles de prétendus civilisés. Gaston, qui n'est pas bête, s'en rend de plus en plus compte au fil des albums : non content de poursuivre avec brio son illustration du droit à la Paresse, le voilà saboteur conscient des parcmètres, dénonciateurs en douce de la barbarie militaire, défenseur actif des baleines et des hirondelles ...
Franquin est bien mûr pour nous livrer, hors presse enfantine, les féroces griffures de ses "Idées Noires", logique amplification scorpionnesque des incessants petits coups de canif de Gaston dans le contrat social.

 

 

Note du rédacteur : depuis Octobre 1984, date de publication de l'étude de Vez, il s'est avéré que l'heure et le lieu natals de Franquin étaient erronés. Richard Pellard a fourni un rectificatif sur ariana.com