Gossens

 

Goossens

A l'université de Vincennes, il était une fois un jeune professeur d'informatique au long visage émacié-par-les-veilles-studieuse, comme on dit toujours. Mais derrière ses placides lunettes papillonnait encore un je ne sais quoi d'enfantin ... Et tout comme certain sous-préfet faisait des vers, monsieur le professeur Goossens commettait des BD. Des BD hautement didactiques, documentaires et conférencières, cela va sans dire. Avec le Soleil angulaire conjoint à un Mercure/Gémeaux diffusif en diable, difficile de garder pour soi la moindre vérité première.

"La moindre" est bien le mot. Exacerbé dans son besoin de tout dire par un carré du cachottier Pluton, le Soleil taurien au sens des intensités perturbé se concentre avec componction sur le premier détail anodin venu pour en tirer matière à discours exemplaire. On en parle parce qu'il faut en parler ... Creuse réthorique multipliée à l'infini, émietté comme un vieux pain rassis par le Mercure déchaîné. Un pot d'échappement hors d'usage, le nombre de bras des tennismen, la trogne des paysans de Montarblon, le bol de Ricoré d'Albert Einstein, la princesse envoyée par son père acheter "Akim" au kiosque, rien ni personne ici-bas n'est à l'abri de devenir une unité d'information maltraitée par la boulimie d'idées reçues de Goossens. Un vrai petit Bouvard-et-Pécuchet à lui tout seul ...

Nos phrases toutes faites lui sont bien évidemment un menu de choix. La fidélité solaro-taurienne enregistre leur syntaxe et leur intonation particulières avec juste ce qu'il faut d'exagération, et Mercure qui fait mumuse avec les bulles parachève leur métamorphose en tocards bibelots d'inanité sonore. Et si d'aucuns rétorquent : "Ouais mouô c'est pô pareil mouô", c'est qu'ils ne se sont pas vraiment écoutés.

Comme l'analyse fort justement Bernard Blanchet dans le Cahier n°10, "Mercure évite l'opacité des systèmes pour voir le réel au travers". Autant dire qu'avec Goossens, les systèmes sont des chaussettes fameusement trouées. mais derrière les trous, le vide : perturbateur mais faible, Pluton se dérobe à l'arrivée. Le discours se dilue dans les digressions oiseuses, dans l'absurde, l'inachevé, l'inconclu. Le grand réel s'est fait la paire, la réponse à Mercure s'est déguisée en courant d'air, ce qui tombe à pic pour titrer le dernier album : "Laisse autant le vent emporter tout" ...

Si les paroles s'envolent, les personnages des dessins résistent. Sortes de concrétions minérales, statues de lave pétrifiées dans leur texture singulières, avec leurs pustules et craquelures issues d'un hasard qui nous échappe à jamais ... Ils sont posés là, tout bruts, dans leur énigme incontournable d'objets non signifiants, nous faisant davantage encore toucher du doigt la dérisoire vanité de nos phraséologies. Opposé à la rigueur informante de l'informatique uranienne, Mars/Capricorne culmine en force au sextil de la conjonction dominante Lune-Saturne en Scorpion : le choc des choses, de l'architecture des êtres, dépouillés d'a priori social ou de complaisance culturelle, sur l'œil d'un nouveau-né qui n'a jamais vu ...
Cet âge est sans pitié, et notre informaticien farfelu un réaliste impitoyable. Quant au mystère angoissant de l'univers qui nous entoure, il s'avère nettement plus dur à percer qu'une vieille chaussette fatiguée.

Tiens, c'est une belle phrase, ça, pour finir. Vous me la soulignez en rouge et vous sortez en ordre.