Gotlib

 

Gotlib

Soleil-Jupiter-Uranus dominants. Une couronne de lauriers sur la tête, une avalanche de coussins sur un trône, à ses pieds des lévriers dociles et des laquais soumis. Napoléon nous serait-il revenu ? Rassurez-vous, c'est simplement Gotlib qui s'auto-portraiture en empereur de la BD. Avec au bout de la plume, difficilement répressible, l'énorme éclat de rire auto-dérisoire qui manquait si tragiquement au petit mégalo d'Ajaccio. Une conjonction Mercure-Pluton angulaire en supplément, c'est fou ce que ça vous change la face de votre monde intérieur.

En tout cas, Gotlib a été jugé assez impérial par certains pour avoir déjà donné lieu à de fort savantes exégèses. Aucune encore, faut-il le dire, ne s'est risquée à souiller son beau plumage dans l'explicative astrologique. On te vous met en épingle "ses réactions de défense", "un pressant désir de se replier en fœtus au sein d'un cocon protecteur". On te vous le montre "crucifiant l'absurdité humaine au golgotha de l'absurde imaginaire", et on finit par le comparer au Proust du Temps Retrouvé, "quêtant son propre reflet sans relâche, remontant les corridors de son enfance". Nulle part on ne lit qu'à l'instar de l'autre Marcel, Gotlib est un Cancérien caractérisé, doublé dans son cas d'un jupitéro-plutonien dont la bouffonnerie énorme du bric-à-brac intime n'a d'égale que la profondeur des angoisses.

Nos bons exégètes, cela va de soi, se gardent bien de chagriner grand-papa Freud. Si Gotlib est gotlibien à ce point, voyez-vous, c'est qu'il quête ardemment le paternel dont il a été sevré, à seule fin de le démolir pour devenir autonome. Perte du père ou pas, n'en déplaise aux fans de Sigmund, Gotlib était déjà, par son thème, fortement sensibilisé aux imbrications complexes entre les modèles et les moyens de les déboulonner. Le tout sur le mode ultra-paradoxal de cinq planètes en Gémeaux-Cancer ... pas la peine de vous faire un dessin.

D'ailleurs, Gotlib nous en a pondu assez, où se mêlent indissolublement l'imposant et le piteux, l'héroïque et le mesquin, le grandiloquent et le minable. Le "toujours plus haut" du vieux sage scrutant l'azur s'embourbe dans la gadoue d'une mare, le preux chevalier s'évanouit à la vue d'une simple vache, l'acuponcture guérit l'aérophagie par crevaison, et devant nos yeux éblouis se déploie la vie passionnante et passionnée des escargauchos gardiens de gastéropodes; avec en fond musical, cela va de soi, le Messie de Haendel.

Inépuisablement, l'œuvre et la carrière gotlibiennes nous illustrent les pittoresques effets d'un niveau R surtendu chapeauté en permanence d'une ironique soupape mercuro-plutonienne. Ça nous donne cette fascination - iconoclaste ô combien - vis-à-vis de l'autorité, de la puissance et de la réussite. Ça nous donne ce goût effréné de la parodie et de l'auto-parodie, ce jeu de démolition perpétuelle des techniques les mieux maîtrisées. Ça nous donne cette emphase qui crève de sa pléthore, renvoyée au néant par l'aveuglante évidence de son propre ridicule. Et ça nous donne aussi, dans le coin de chaque case que Dieu-Gotlib fait, cette mécréante coccinelle façonnée à son image, bestiole ambiguë échappée du dessin tout en s'y trouvant, décochant sans relâche pieds de nez et bras d'honneur à ce gros m'as-tu-vu qui a réussit à en faire une vedette.