Hergé

 

Hergé

Après tant de tintinologues, après tant de tintineries sur tous les tons, s'il me reste encore quelque chose à dire, c'est bien parce que Tintin est inépuisable. C'est un monde, c'est un univers, c'est une somme : résultat normal d'un Ascendant et de six planètes en signes de totalisation ... Pays et personnages foisonnent, et comme Hergé, très flaubertien, déclare : "Tintin et tous les autres, c'est moi !", nous ne sommes apparement pas sortis de l'auberge espagnole - quoique belge - de son monde intérieur. Mais commençons par le commencement.

Visage de Lune angulaire aux traits à peine ébauchés, table rase et cire vierge, Tintin-le-rien-du-tout ne va pas le rester bien longtemps. Chapeauté d'un puissant Saturne qui le tiraille vers toutes les transcendances, le voilà d'emblée arpenteur du lointain le plus exotique. Et tandis qu'il s'aventure dans les glaces et les jungles du dehors, Hergé par son entremise explore ses arcanes du dedans, tente de débroussailler ses profondeurs et de dénicher les joyaux bien cachés de sa vérité toute pure. Mais l'axe du choc des contraires malmené par Pluton présage de rudes secousses pour la cohésion du moi et la cohérence des choses. Il urge d'inventorier le multiple et d'y trouver un ordre.

Rectifiant l'opposition et régulateur d'une relative unité, le Soleil/Gémeaux conjoint à Mercure n'en permet pas moins une ouverture fureteuse vers la diversité, et la V+ extravertie du signe transpose tout naturellement la recherche intérieure d'Hergé en une vaste odyssée de la bougeotte. Irréprochable je-sais-tout, polyvalent jamais pris au dépourvu, notre Soleil totalisant ne s'est pas pour autant départi de la sagacité méticuleuse et prévoyante de la Vierge, ni du touchant boyscoutisme adolescent d'un Saturne assoiffé de Juste, de Beau et de Vrai.

Mais pour qui veut réussir à long terme une solide synthèse de son puzzle intérieur, les assemblages made in Gémeaux ne sauraient évidemment suffire. Avec le temps, Hergé va miser de plus en plus sur l'axe Cancer-Capricorne et les vertus de la lenteur adaptée. Pour mieux peaufiner, remanier, polir et repolir son œuvre, il ralentit sans cesse au fil des années le rythme de parution de ses albums. Et parallèlement, Tintin se maîtrise, se calme et se stabilise, troquant peu à peu son côté pantin agité pour la sérénité du sage. Un sage qui a fini par se rendre compte qu'en se démenant en Syldavie, chez les Soviets ou chez Alcazar, il ne changeait finalement rien à l'ordre du monde. Pour trouver sa vérité profonde ou le trésor de Rackham le Rouge, nul besoin de fréquenter les confins de la planète, il suffit bien des sous-sols et des greniers du château de Moulinsart.

Par Mars et Neptune, Hergé se recevait en pleines tripes le mystère du monde et de ses propres tréfonds. Avec Jupiter-Uranus pour légiférer le fouillis et organiser l'émotion, la bouée de sauvetage était toute trouvée : pour éviter de couler à pic, il lui fallait à tout prix se dire, s'exprimer, se raconter tout en racontant, réussir la symbiose parfaite entre les forces normalisatrices et la turbulence émotive. Témoin éloquent de cette réussite : la connivence parfaite entre Tintin l'impeccable et Milou l'instinctif jouisseur, un Milou vite relayé avec éclat par le capitaine Haddock, inséparable compagnon, humain trop humain si attachant avec ses faiblesses (pour le whisky), ses emportements colériques (mille millions de mille sabords !) et ses générosités sans calcul. Hergé sage et fou pouvait bien sans relâche cerner l'inconnu de ses plans précis et de ses lignes claires, il y avait toujours, l'ultra-paradoxe aidant, un peu beaucoup d'une indéfinissable magie qui trouvait moyen de s'en échapper pour notre plus grand plaisir.