Jossot

 

Jossot

 

Au fond d'un caveau bien noirci par Jossot, deux squelettes devisent, tendrement enlacés : "Là-haut, ils prétendent que l'Amour est un contact d'épiderme." Quand Lune-Vénus/Taureau se font toucher par Saturne-Pluton, les sentiments superficiels perdent bien des plumes, et les arts d'agréments berceurs de digestions euphoriques ne sont plus de saison : "La besogne du caricaturiste ne consiste pas à faire tressauter les bedaines des brutes, mais à semer dans les cerveaux qui pensent les idées libératrices ... Ce n'est pas dans le macrocosme visible qu'il faut agir, mais dans la région la plus invisible du microcosme, dans la pensée individuelle."

Et Jossot ne s'en prive pas : "poids lourd libertaire", "justicier doublé d'un philosophe" selon les critiques de sa belle époque, il ne cessera de dénoncer, au fil des pages de L'ASSIETTE AU BEURRE, les odieux dressages qui de l'enfance à l'âge adulte réduisent l'homme libre à l'état de larve soumise. Pourfendre ainsi travail, patrie, famille et religion, cela peut sembler un lieu commun en nos jours d'iconoclastie récupérée; mais Jossot fut l'un des premiers à enfoncer - et avec quelle vigueur - cette prote alors à peine entrouverte. L'individualisme d'un Uranus fort, l'allergie aux groupes d'une Lune dissonée, l'absolutisme adolescent de Saturne/ Scorpion, l'insubordination naturelle du printemps et le sens des contraires de son signe, tout concourt à faire de ce Bélier le plus radical opposé d'un mouton de Panurge.

Bien entendu, pour saisir pleinement Jossot, il faut voir ses dessins ... ou plutôt se les recevoir comme "un coup de poing en pleine poitrine", ainsi qu'il disait de ses affiches. Cet homme de réflexion et de méditation met au service de l'esprit la force d'expressivité de son signe, sa vitesse d'excitation, ses Soleil-Jupiter angulaires, son sens des contraires : dessin réduit à l'essentiel, trait épais cernant de larges plages de blanc, de noir, de rouge savamment contrastées, arabesques et contorsions qui ne doivent rien au mièvre moderne-style, mais rappelle plutôt celles de Van Gogh et des gargouilles moyenâgeuses : "Une gueule tirée, tordue, déformée par la souffrance, la colère, le rire ou la frayeur est mille fois plus BELLE, malgré sa laideur ... L'expression et le mouvement, c'est l'art tout entier."

Si le R crève les yeux dans son graphisme et dans ses légendes cinglantes, c'est en bonne logique le T de Pluton-Saturne-Neptune qui a le dernier mot. Tous ses personnages sont des archétypes et non des contemporains précis, ce qui vaut à l'œuvre dénonciatrice de notre Bélier inactuel une éternelle actualité. Dernier mot du T aussi dans sa vie : refusant toute étiquette, même celle d'anarchiste, absolument dédaigneux des salons, des honneurs, de sa carrière, il décide de fuir Paris et s'installe à la campagne en 1905. Mais il ira encore plus loin. Il cesse de dessiner en 1908, émigre en Tunisie en 1911. Crise mystique; revirement bien Bélier, il se convertit à l'Islam en 1913. Il mène une vie simple et dépouillée, loin des vanités de notre prétendue Civilisation de progrès, qu'il continue de vomir par écrit. L'inertie d'inhibition a rejoint la faiblesse d'excitation du Taureau : "A quoi bon l'effort ? Rien ne vaut la peine de se fatiguer. Heureusement le trou-terminus nous guette tous. Il fera bon s'y étendre pour roupiller éternellement." Ce sera chose faite en 1951, dans un petit village perdu. Tous les Bélier à bout de souffle ne peuvent pas finir aux Marquises ...