Martin

 

Jacques Martin

Bien entendu, ce Jacques Martin-là n'est pas celui auquel vous pensiez, pas plus que son Alix n'est à confondre avec cet autre Gaulois dessiné dont le nom m'échappe : lui, il fait plutôt dans l'imaginatif sérieux et la rigueur historique romancée. Deux alliages un rien contrastée, mais avec Vierge et Balance dominants, notre auteur maîtrise avec un art consommé les collisions et collusions de contraires en tous genres ...

Ainsi, Lune-Pluton en Cancer, propices à une plongée rêveuse dans la nuit des temps perdus, font de l'Histoire selon Martin une "source intarissable" où l'auteur inspiré n'a qu'à puiser sans fin. Mais au carré de la conjonction, remède à l'excès de pluralité de ce luxuriant fouillis, un puissant Soleil est là pour canaliser le flot. L'art de Martin sera classique, ou ne sera pas : "J'essaie surtout de construire un dessin correct, en appliquant les règles." En vertu de quoi ses personnages, même en mouvement, gardent un sens de la posture digne de la statuaire antique ... Du Cancer à la Balance et de la Lune au Soleil, on passe d'une époque inactuelle à un temps bien précis : une mince portion de décennie du premier siècle avant notre ère. Et du sein d'un Empire Romain cosmopolite au possible se lève un blond héros solaire gardien de son unité, un obscur esclave gaulois devenu protégé de César, une vivante référence morale révélant par contrecoup les viles passions des ambitieux, les desseins tortueux des conspirateurs et la cruauté des tyrans.

Il faut dire qu'autour du cher Alix, les vents contraires se carambolent à qui mieux mieux. Doté d'une robuste conjonction Jupiter-Saturne en Vierge qu'il partage en toute modestie avec Victor Hugo, Jacques Martin s'y entend pour dépeindre avec tout le relief souhaitable les élans et les chutes de l'Histoire comme elle se fait, du fin fond des cryptes à la cime des ziggourats : peuples déchus à la reconquête de leur splendeur, courses au pouvoir brisées par l'implacable faux de la fatalité, moins-que-rien portés au pinacle et potentats détrônés avec fracas.

Outre Jupiter et Saturne, la Vierge rigoureuse et perfectionniste entre toutes abrite aussi Mars, le troisième larron de E extensif. Pour débridée qu'elle soit, l'imagination de Martin s'enracine à fond, au départ, dans le concret le plus palpable. Vrai petit Cuvier de la BD, depuis plus de trente ans, il glane et engrange à travers des milliers d'ouvrages et de rapports archéologiques toutes les bribes d'objets quotidiens parvenus jusqu'à nous : armes, outils, demeures, navires, costumes et coutumes qui s'ensuivent. Mais la Vierge, c'est la solidarité indissoluble des contraires ... Plus il donne à voir et à toucher du réel, plus il aiguise notre curiosité pour le reste : le secret, le mystère, la ténébreuse alchimie de Lune-Pluton et les plus folles hypothèses d'un Mercure échevelé. La dimension fantastique du récit acquiert ainsi, par la caution des recherches minutieuses du féru d'Histoire, une très envoûtante plausibilité.

Dans le même ordre d'idées, Uranus opposé à Vénus-Mars peut bien s'efforcer de maîtriser la palpitation des chairs, la ligne claire du dessin masque mal une sensualité pressentie d'autant plus exacerbée qu'elle affiche un maintien digne ... Et cet équilibre frémissant, au dire des nombreux martinophiles et alixophiles, n'est pas le moindre des attraits d'une œuvre aux multiples richesses.