Poulbot

 

Poulbot

Demandez-le à Eugène Poubelle ou à ce vieil Alexis Godillot : quand on n'a pas un nom courant, on peu toujours essayer d'en faire un nom commun. Né sous le signe de l'espoir, Francisque Poulbot y est parvenu au-delà de toute espérance, et les effigies de bambins parigots vendus sous sous le label abusif de son patronyme n'ont pas fini de faire des ravages dans le portefeuille et dans les cœurs gros comme ça des touristes attendris. Voilà ce que c'est que d'arborer un gros R dans un signe porté à l'irretenue : votre image de marque risque de poursuivre sans vous sa brillante carrière, et d'accorder indûment ses faveurs à vos posthumes et pâlichons successeurs.

Cette image-là, pour être une image d'Epinal, n'en est pas moins native de Montmartre, contrée peuplée comme chacun sait de forces gamines espiègles et autre gamins facétieux. Au vu du thème, les astropsychologues risquent d'être déçus : le pétulant Gémeaux leur fait faux bond, et s'il y a tout de même une opposition Lune-Mercure, elle est bien peu valorisée. Le seul os à se mettre sous la dent, c'est le carré dominant Saturne-Mars. Les petits poulbots seraient-ils en réalité des quadragénaires séniles et maniaco-dépressifs ? Sale coup pour la fanfare montmartroise. Remarquez, dépressifs, ils auraient de quoi l'être : pauvres comme Job, déguenillés, prématurément livrés à eux-mêmes et à la rue, ces enfants contrains de devenir trop vite des petits hommes semblent à première vue brûler les étapes de la théorie des âges, se confrontant dès leurs premiers pas martiens aux mille embûche censées aguerrir les candidats saturniens au statut d'adulte. Souvent teigneux, volontiers cruels, ils s'efforcent même déjà de masquer la générosité inconditionnelle d'une trop tendre Vénus/Poissons sous la cuirasse d'un cynisme tout uranien ...

Il faut dire, cependant, qu'ils y parviennent bien mal. Après tout, officiellement, ils n'en sont encore qu'au stade jupitérien. Et en y regardant de plus près, sur la pointe de XII, conjoint au Soleil et opposé à la Lune, le Jupiter de Poulbot et des petits poulbots a de la puissance à revendre. Comme de surcroît il est en Verseau, leur voilà de quoi gaiement affronter les précoces rigueurs saturniennes avec les vertus magnifiées de leur âge. Ils ne prennent jamais rien au tragique, et si misère est leur trousseau, joie est indubitablement le caractère de ces petits frères de Gavroche : débrouillards, toujours un bon tour en tête et le bon mot à la bouche pour transfigurer les réalités sordides et les repeindre à neuf. Poulbot lui-même s'y met. "Coloriste hardi" pour ceux qui apprécient, il enlumine et peinturlure avec ardeur, "outrageusement" même, aux yeux sévères des pisse-froid.

La docte Encyclopædia Universalis, qui connaît presque tout mais ne sait toujours rien du RET, n'en n'a pas moins parfaitement décrit la dynamique de Jupiter-Soleil dans l'œuvre de Poulbot : "Le dessinateur a découvert, à partir de la réalité, un personnage qu'il ne cessera de représenter toute sa vie." Et d'embrayer sur la recette facile et l'exploitation commerciale de la chose. Oui, bien sûr, au vu des unitaires Jupiter-Soleil opposés à l'inépuisable réservoir lunaire, on peut reprocher à Poulbot d'avoir sorti un milliards de fois le même lapin à la même sombre fatalité, voilà qui témoigne d'une bien sympathique persévérance.