Schlingo

 

Schlingo

De l'audace, encore de l'"audace, toujours de l'audace ! Avec un signe du Lion plein à craquer, comment Charlie Schlingo ne ferait-il point montre, dans son œuvre, de cette qualité débloquante entre toutes ? Il le proclame d'ailleurs à qui veut l'entendre : "Faire des trucs aussi cons, faut oser ..." Après le léonien Pierre Dac, voici donc un nouveau virtuose du manque d'inhibition différentielle qui se vautre avec délectation dans la plus infâme balourdise. Ses personnages, dont les répliques favorites sont "Je ne comprends pas", "Tout ceci est bien mystérieux" ou "Je n'avais pas pensé à ça", ne brillent guère par l'agilité cérébrale : ils se lèvent obligeamment pour permettre aux cambrioleurs d'emporter leur lit, oublient leurs pieds à la maison, et lancent à l'occasion leur slip de bain dans les arbres., pour pouvoir s'y baigner.

Le sens des intensités n'étant pas du fait du Lion inadapté, si vous lancez votre slip un peu trop fort, pour le récupérer, il ne vous reste plus qu'à vous catapulter dans l'espace, propulsé par un modeste mais très efficace ressort à boudin. Ouvrant ainsi la porte aux plus éléphantesques naïvetés, la phase paradoxale s'en donne à cœur joie : pour passer inaperçu, l'on pénètre dans le repaire des bandits déguisé en pompe à essence, ou l'on s'étonne d'être à chaque fois démasqué en trichant au poker avec un énorme périscope ...

Personnages croqués du trait indigent d'un gosse pataud qui recopierait ses vieux illustrés, débauches d'interjections pseudo-américaines affublées d'improbables suffixes, déluge d'onomatopées prétendument imitatives, dialogues assénant les commentaires les plus oiseux avec la légèreté d'un marteau pilon ... Comme on voit, le r intensif de Soleil-Jupiter-Uranus n'est pas forcément facteur d'adaptation : il renforce ici la phase paradoxale en survalorisant les attributs les plus conventionnels de la BD la plus ringarde. Ce qui n'est pas drôle du tout, évidemment, pour les irréductibles aveugles aux clins d'œil coquins de Mercure ... Un Mercure conjoint au trio du r intensif, qui permet à Schlingo de muer en facétieuses parodies les excès de simplisme de son signe.

Mais le réel, petit ou grand, est là et bien là, Saturne/Scorpion dissonant en est le témoignage. Et les créatures de Schlingo, objectivement, sont des paumés, des minables, prisonniers de leur disgrâce corporelle et de leurs servitudes organiques, égarés sans rien y comprendre dans le labyrinthe cruel de la vie. Paradoxe et induction positive aidant, ils sont pourtant heureux d'un rien; tout est si simple dans leur petite tête de Lion ... et pour leur petit estomac de lunaires du Verseau, la moindre tranche de jambon, c'est vraiment le sommet du bonheur.

La moralité de tout ça, me direz-vous, ne vient pas à la cheville d'une fable de Lafontaine, mais quelle importance, après tout ? N'ayez surtout pas honte d'être con, ou catalogué comme tel par de beaux esprits prétendument supérieurs. Ces gens-là passent leurs soirées à parquer le reste de l'humanité en un méprisable ghetto ... Heureusement, Charlie Schlingo est arrivé, il a ouvert en grand ses grosses vannes. Et voilà le flot des cons libéré dans la rue, se dilatant la rate sans nulle ombre de complexe. Le grand Lion démolisseur de barrières est encore passé par là.