Tardi

 

Tardi

 

Tardi a beau ne pas être encore né, il s'en porte garant : cette nuit-là, "tout est paisible dans l'appartement de notre jeune et belle héroïne", la célèbre Adèle Blanc-Sec, feuilletoniste parisienne des années 1910 ... Mais soudain, une ombre armée ! Bris de vitre, cris, coups de feu, sang sur le tapis. La momie d'Adèle - cadeau d'un arrière-grand-oncle - vient de déranger un tueur en revenant à la vie. Bandelettes au vent, elle fuit par les rues sombres, frôlant les époux Pingre qui regagnaient "leur logis mesquin de fonctionnaires étriqués". S'il y a du Soleil en Vierge là-dessous, il n'est manifestement pas seul responsable. Une quintuple conjonction culminante, à n'en pas douter, ça pèse lourd dans la Balance.

Ce signe-là se met vite au diapason d'une époque, surtout si la Lune, grosse pourvoyeuse d'ambiances homogènes, y domine en compagnie de Vénus-Jupiter. Formellement, on s'y croirait : monuments, costumes, objets quotidiens, Tardi reproduit tout avec une préciosité d'orfèvre, excellant à nous évoquer de façon plus vraie que nature ces objets-repères qui nous situent avec précision dans l'espace et dans le temps. A ce propos, la catastrophe du Titanic, allègrement intégré au scénario, nous rappelle à point nommé que ce Paris très bourgeois est à la veille d'un autre grand naufrage sanglant qui allait durer quatre ans. Nous allions presque oublier que le formel et l'apparent ne sont que l'infime partie émergée d'un immense iceberg flottant au gré des caprices de Neptune. Et Neptune, chez Tardi, ce n'est pas seulement le paranormal venu provoquer la belle Adèle ...

Ainsi, tandis que Jupiter affiche l'officielle et rassurante légalité, Neptune la sape et la corrompt : les flics s'avèrent truands, les hauts fonctionnaires sont compromis dans de sombres affaires de sectes secrètes camouflées au creux des plus respectables monuments de la Capitale. Plus Jupiter essaie de commenter l'action, plus Neptune brouille les pistes, masque les mobiles, enchevêtre l'intrigue. Le feuilleton rocambolesque éclôt dans toute sa splendeur; la narration devient gageure qui se moque d'elle-même, nous décrivant sans rire le "revolver d'ordonnance calibre 8 mm à percussion centrale" d'un mystérieux inconnu noyé dans la nuit d'encre.

Tardi a ses héros préférés : les victimes, les lâches, les personnages dépassés par les évènements et entraînés dans des affaires épouvantables à leur corps défendant. Les savants fous, en revanche, lui sont infiniment moins sympathiques : "Ils ont toujours raison, ils savent de quoi ils parlent; ils me font peur." Si j'ajoute qu'il dénonce avec vigueur la guerre et la peine de mort - ces deux talions manichéens légalisés et ritualisés - on aura compris, entre l'aplomb de Jupiter-Uranus et les incertitudes neptuniennes, de quel côté son cœur balance. Mais les choix de la Balance, ça n'est jamais si simple ...

Ces pauvres neptuniens tant chéris, ces malheureux désadaptés en plein carence de blocage, allez donc les rejoindre tout à fait quand vous êtes affublés par ailleurs d'une co-dominante de super-intégré ! Le style de Tardi est uraniennement maîtrisé, l'esthétique très étudiée, la technique impeccablement rodée. L'œuvre a même suscité quelques thèses universitaires parfaitement absconses, c'est vous dire si elle est dans le vent. Mais en dépit de tout ça, Tardi persiste à vouloir se piéger, à créer des situations qui lui échappent sans cesse. Car le moteur de sa création, c'est bien cette liberté jamais comblée de se laisser mener en bateau ivre par son imagination : "Ce que j'attends de la BD, c'est de devenir fou furieux devant ma tableà dessin en ne sachant plus ce qui se passe." Bonne folie et bonne année, monsieur Tardi ...