Topor

 

Topor

 

Un dessin du style vieux livre scolaire défraîchi fin XIXème, en plus maladroit, plus lourd, plus crasseux, avec tout plein de sombres hachures jetées à la diable. Un absolu parti pris d'absence de goût dans le choix des sujets, le n'importe quoi d'un absurde même pas bon chic bon genre. Et de Stockholm à New-York en passant par Tokyo, voilà pourquoi votre fille est muette, fascinée, parcourue d'un frisson d'horreur sacrée devant le moindre croquis de Roland Topor. Pour ainsi remuer, avec de tels moyens, les tréfonds du Fuji-Yama comme ceux de l'Empire State Building, on se dit que Topor doit toucher, par delà le vernis des formes, des modes et des cultures, à quelque chose de bigrement essentiel ...

De fait, avec six planètes hivernales, dont cinq en Capricorne-Poissons, Topor a amplement de quoi se décaper l'esprit des excitants futiles : désormais sourd aux sornettes des sonnettes, le chien de Pavlov ne reste vraiment sûr que des soubresauts de son estomac. Et quoi de plus viscéral, de plus charnel à l'état pur qu'une conjonction Lune-Mars en Poissons ? Et en signe de choc des contraires, quelle angoisse plus universelle que cet appétit de vivre en collision inéluctable avec la transcendance de Saturne-Neptune ? Mimant un jour dans un bar ce qu'il ferait devant un psychanalyste, Topor se roula aux pieds des consommateurs en hurlant : "Docteur, je ne veux pas mourir un jour, que pouvez-vous faire pour moi ?" Etre et puis ne pas être, voilà bien la seule et unique question.

Suscités par cette obsession majeure et très partagée, bon nombre de gags de Topor trouvent matière dans les avatars de la chair souffrante ou altérée, cette chair en partance, quoi que nous fassions, vers un autre état inconnu que nous pressentons horrible. Une divine cousette se brode un bouquet à même la peau de la cuisse, un quidam déambule chez lui lardé de clous de la tête aux pieds, un autre se découpe en rondelles pour se faire cuire sur un poêle ... Ou alors, c'est l'irruption dans notre univers de formes vivantes issues d'un Ailleurs passablement inquiétant : une femme nue se fait agresser par de gros lézards pustuleux à tête de bébé, à cou de serpent, et à longue queue terminée en mamelle, tandis que de gigantesques molaires, au sommet desquelles s'aplatissent de petits hommes effarés, galopent de toute la vitesse de leurs racines vers un incontournable précipice.

Mais à quoi bon énumérer plus longtemps ? Il est bien vain d'espérer donner en quelques lignes une image approchante de ce "feu d'artifice d'idées qui explose dans toutes les directions" tant admiré par son collègue anglais Ronald Searle. En sus de ses pièces, films, romans, rébus, chansons, livres-gags, il vous pond quasiment du dessin à la tonne, sans se forcer ni rabâcher. Et avec ça, curieux de tout, grand voyeur et grand écouteur. Nous voilà bien loin de son frère saisonnier Chaval, parcimonieux pondeur, et mort d'un mortel ennui. Qu'est-ce qui fait donc courir Topor avec une telle frénésie ? La grande nuit égalitaire est à ses trousses, mais il a la chance d'avoir, au carré exact de son Saturne, un puissant Mercure au summum de l'ouverture associative. L'occasion est trop belle de s'éclater dans l'esquive inspirée, de jongler sur le papier avec ses tripes, de s'y inventer cent suicides ou mille et une terreurs paniques. Sur ce terrain-là, au moins, la vraie Camarde sans chair et en os a beau s'essouffler sur ses vieux tibias, elle a perdu la course d'avance ...