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Wolinski

 

Wolinski 1

 

"Un pied-noir à la bouille ronde, au poil aile de corbeau, des yeux de faon quêtant une maman, de préférence avec un cul ample et crémeux ..." Bien que signée Cavana - anti-astrologue notoire - cette description de notre jeune héros faisant sa première apparition dans les locaux du non moins jeune Hara-Kiri n'est-elle pas toute empreinte du plus rassurant classicisme cancérien ?

Remarque moins classique, mais plus conditionaliste : il fallait être bien un cancérien adepte du plus grand contenu possible pour imaginer, comme le fit Wolinski voici quelque seize ans dans Charlie Mensuel, cette folle histoire de troisième guerre mondiale où l'on trouvait moyen de faire tenir tous les prisonniers dans le corps d'un seul, en l'occurence dans celui de ce cher monsieur Georges ... Voilà sans doute pourquoi, hébergeant ainsi en lui l'humanité toute entière, notre auteur peut se permettre d'être tour à tour ou simultanément humoriste, sexiste, anarchiste, capitaliste, utopiste, journaliste, communiste, publiciste, progressiste, passéiste, fumiste, coluchiste, mitterandiste, et j'en oublie forcément dans ma liste.
Mais le r intensif ne plastronnant guère dans son ciel, nulle étiquette ne saurait à demeure se coller sur son dos ... Excepté peut-être celle de wolinskiste, tant il est vrai que "pour faire le bonheur de l'humanité, il faut commencer par soi-même."

Car c'est un cancérien tendre et compatissant, notre cher monsieur Georges. Avec sa double antenne vénuso-neptunienne, rien de ce qui est humain - surtout de sexe féminin - ne saurait laisser insensible son grand cœur d'artichaut. Dissonée par Saturne également angulaire, la Vénus/Gémeaux en excitation tous azimuts lui vaut l'irrésistible boulimie affective d'un éternel adolescent. Autrement dit, pour citer le titre d'un de ses romans, la très vivace nostalgie de ses débuts de "bécoteur" au désir exacerbé par la frustration, en ces temps préhistoriques où "quand on avait touché le sein d'une fille, on en avait plus d'une semaine à s'en remettre". Plus abstraitement, côté impact émotionnel des modèles, l'astre l'incline à la perception déliée des looks les plus éphémères, capturés de belle façon en trois arabesques malicieuses. Mais - carré de Saturne oblige - ces arabesques-là ont le chic pour en dire bien plus long que leur apparente superficialité.

L'antenne de Neptune en Vierge, quant à elle, le fait tour à tour tressaillir d'espoir et frissonner d'inquiétude, au rythme imprévisible des caprices les plus secrets de l'océan social. Avec en prime les signes en phase bric-à-brac fortement occupés, autant dire monsieur Georges va difficilement éviter les démêlés avec les multiples embrouilles d'une collectivité humaine de plus en plus empêtrée dans sa propre complexité. Et voilà le cancérien perdu qui ratiocine à tout va, en mal d'explicatives si possibles rassurantes. Hélas, trois fois hélas, au stade Cancer, la fonction Pensée, encore minoritaire, balbutie dans les limbes, et ce n'est pas la conjonction Mercure-Pluton opposée à la Lune qui va ici pallier sa marginalité. A trop sonder le fond plutonien des choses, l'univers sécurisant, pépère et popote du cancérien adapté risque fort de s'évanouir comme un mirage : "Pour qu'un monde comme le nôtre soit cohérent, il ne faut surtout pas chercher à le comprendre."

Simple vœu pieux, simple boutade : comment voulez-vous renoncer à réfléchir quand le t intensif se taille la part belle dans votre dominante planétaire ?

Wolinski 2

Wolinski l'a assez répété : il ne veut pas mourir idiot. Et cette fichue angoisse est toujours là, incontournable semble-t-il. Mais c'est compter sans l'ultra-paradoxe, celui qui inclut le blanc le plus pur dans le noir le plus profond, et pour qui le mensonge le plus énorme couve toujours en son sein la vérité la plus éclatante. Ainsi la réflexion impuissante et paniquée engendre-t-elle sur le champ sa propre dérision, se muant en ironie décapante et en humour dévastateur. Tous les fragiles humoristes vous le diront, c'est une excellente cuirasse de rechange, une cuirasse à trente six épaisseurs, autant que l'humour wolinskien a de degrés, et qui lui permet d'asséner les plus impitoyables vérités sur le monde comme il va tout en se dédouanant par avance de l'opprobre des contradicteurs : "Tout mon art consiste à ne rien dire en ayant l'air d'en dire long ..."

Mais l'univers ultra-paradoxal et mercuro-plutonien du discours wolinskiste est bien évidemment réversible comme un doigt de gant, et les révoltés purs et durs courroucés par la trop anodine platitude des propos de monsieur Georges seront ravis d'apprendre "qu'il n'y a pas plus dangereux que les gens inoffensifs", et que le médiocre allant au paroxysme de sa médiocrité atteindra la plus efficace pertinence, "tellement mauvais qu'il en devient bon".

En vertu de quoi il peut se livrer impunément au petit jeu de massacre des maximes à double fond, art dans lequel il est passé maître. On n'a que l'embarras du choix : "Seul un gouvernement à poigne évitera à la France d'avoir un régime autoritaire" ... "Les étrangers ne méritent pas de vivre dans le pays de la liberté" ... "Le paradis est plein d'imbéciles qui croient qu'il existe" ... "Je ne veux pas de l'impitoyable esclavage de l'indépendance" ... Comme on voit, l'attitude chauve-souris du cancérien évoquée dans la Condition Solaire recèle d'insoupçonnés joyaux d'humour pour qui la détourne avec maestria.

Bien sûr, elle peut ne pas toujours paraître aussi reluisante. Et avoir l'estomac de dessiner d'une main à Charlie-Hebdo et de l'autre dans l'Huma, tout en affirmant que "le meilleur moyen de détruire la société, c'est de lui prendre son argent", voilà qui a pu faire friser la nausée à quelques uns de ses amis des premiers jours. L'intéressé lui-même ne se sent pas toujours très bien, allant jusqu'à se demander parfois "si à partir du moment où il fait rire les salauds qu'il attaque, il n'est pas lui-même un salaud".

A la décharge du "salaud", remarquons en passant que son attitude chèvre-chou, parfois si déplaisante, n'est que l'autre face d'un bien sympathique refus de tout dogmatisme et de tout pouvoir arbitraire, comme l'y invite sa transcendance intensive et l'extrême faiblesse d'un Uranus en queue de peloton : "Comme tout irait bien si on donnait le pouvoir à ceux qui ont la flemme de le prendre !" Ce qu'il reproche peut-être le plus aux pouvoirs de type uranien, c'est sans doute de s'ériger en inhumains massacreurs des simples joies sensuelles de chaque jour. Vénus et Neptune font de lui un anti-cœur sec, un anti-non-e qui pense que l'humanité n'a pas besoin de slogans, et que son seul trésor, "ce sont quelques instants de bonheur, un bol de riz pour celui qui a faim ... un sourire, un harem, un accord de guitare ... une main fraîche sur un front brûlant ... lire Charlie-Mensuel sur un divan en croquant du chocolat."

 

Wolinski 3

Et si les pensées de monsieur Georges arborent tant de fois l'allure de maximes définitives, il n'y faut probablement voir qu'un brin de fascination pour sa planète aveugle, et à coup sûr le masque suprême pour dénoncer par la bande les valeurs qu'elle représente.

Cette allergie ambiguë à Uranus, comme pour confirmer ce qui précède, va se concrétiser par un récent album mettant en scène Senior, ex-soixante-huitard mal repenti, quadragénaire bien sonné mais éternel ado, "folklo, paillard, sentimental, débraillé, braillard, alcoolo", pour reprendre les qualifications mêmes de l'auteur. Senior cohabite plutôt mal que bien avec son fils Junior, "froid, net, strict, branché, arriviste". Réplique certaine du romantique idéaliste et révolté qui ne dort que d'un œil dans le cœur de Wolinski, le brave Senior contemple mi-épaté mi effaré l'adulte prématuré auquel il a donné le jour : "Mon fils est hyper-normal, il ne se pose jamais de questions, il n'y a que les solutions qui l'intéressent. Le monde est pour lui un jeu vidéo où ce qui compte c'est de faire le maximum de points dans le minimum de temps ..."

C'est d'ailleurs pour monter une boîte vidéo et réussir dans la vie que Junior a vendu sans l'en aviser toute la collection d'antiques BD de son père, s'attirant la plus belle bordée d'invectives de sa jeune carrière : "Ton avenir ne vaudra jamais autant que mon passé !" Quand on a connu tant et tant de plaisirs trop fugaces à la mode Vénus/Gémeaux, c'est vrai qu'elle n'a pas de prix, la lenteur d'excitation cancérienne qui vous les dorlote dans vos souvenirs et votre capharnaüm privé, qui vous les laisse doucement savourer et re-savourer à votre guise, petits gâteaux et bouteille de Beaujolais à portée de main ...

A propos de plaisir, de bonheur, et de toute cette sorte de choses, il serait impensable de ne point évoquer l'accorte Paulette, que Wolinski a dotée d'un cœur aussi généreux que les courbes pichardiennes de son corps. Cette vénusienne des Gémeaux dissonée par Saturne est elle aussi une brouillonne, une naïve libertaire dont son créateur complique la vie au-delà du possible. En pleine excitation-dépense, elle n'a de cesse qu'elle n'ait répandue autour d'elle toute son affection et tous ses milliards de riche héritière.

Papillon jouisseur sans cesse floué par la cruauté du monde, à l'instar du pauvre Senior-Wolinski, elle quête en vain le havre édénique où prospère en paix la félicité pour tous. Inspirée par l'utopie d'un autre cancérien - l'An 01 de Gébé pour ne pas le nommer - elle a bien failli réaliser son rêve en faisant bâtir l'idyllique cité de Ras-Le-Bol-Ville, "pour que les gens aient tout ce qu'ils veulent et qu'on ne les embête pas". Coïncidence sans doute, Paulette a choisi de faire germer son paradis protégé en terre maghrébine, au sein de vallonnements très évocateurs de maternelles rotondités. Voilà qui a dû réchauffer le cœur nostalgique de notre pied-noir à la bouille ronde.

Inutile de vous préciser que Ras-Le-Bol-Ville a mal fini, fracassée par une très performante bombe atomique de poche au nom de puissants et implacables intérêts. Cet âge atomique et technocratique est sans pitié, et Wolinski impitoyable. Impitoyable pour tous les assassins des bonheurs tranquilles ...